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L’homélie du dimanche : 7ème dimanche de Pâques 2020

Les apôtres, après avoir vu Jésus s’en aller vers le ciel, retournèrent à Jérusalem… Il montèrent dans la chambre haute où ils se tenaient habituellement… Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères.

            Une étape nouvelle commence dans la vie de la communauté des disciples. Jésus s’en est allé vers le ciel. Il est retourné vers le Père. Le temps de sa présence sensible est achevé. Ses disciples ne le verront plus. Ils ne l’entendront plus. Ils ne le toucheront plus. Alors, ils prient. Et, tout en rendant grâce à Dieu pour la résurrection de Jésus et son entrée dans la gloire, ils s’interrogent sur le mode de relation qu’ils entretiendront désormais avec lui, le Vivant assis à la droite du Père.

            Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde (Jn 17, 11). De quelle nature sera cette relation nouvelle, vécue dans la distance, et non en « présentiel », pour employer un néologisme forgé dans le monde du travail pendant le confinement ? Ce mode nouveau de relation nous intéresse au premier chef puisque c’est le nôtre, nous qui ne connaissons que le Christ glorifié.

            La grande tradition chrétienne nous dit que nous vivons sous le régime de l’adoption filiale et de l’imitation du Christ. Par le sacrement du baptême, sous l’action de l’Esprit-saint, nous sommes incorporés au Christ. De l’unique corps du Christ, Jésus est la tête, nous en sommes les membres. Par cette incorporation, nous devenons, en lui, fils et filles adoptifs (Rm 8, 15 ; Eph 1, 15). Le Christ est alors contemplé comme modèle, l’aîné d’une multitude de frères et sœurs (Rm 8, 29). La grâce du baptême, le bain de la nouvelle naissance (Ti 3, 5), nous fait entrer dans une vie nouvelle et nous nous efforçons de conformer notre existence à celle du premier-né de toutes créatures (Col 1, 15), devenu le premier-né d’entre les morts (Col 1, 18). L’Eglise offre le visage de cette communauté humaine, composée de fils et de filles adoptifs en quête de ressemblance avec leur maître, une communauté où nous devons parvenir, tous ensemble,…à l’état d’adultes, à la stature du Christ dans sa plénitude (Eph 4, 13), famille qui s’adresse à son Seigneur en disant : « notre père… » (Mt 6, 9 ; voir les salutations initiales dans les lettres de Paul).

            La page d’évangile lue aujourd’hui déploie une autre perspective que celle de l’adoption filiale et de l’imitation du Christ, une autre manière de se situer par rapport au Christ et à Dieu, très prégnante dans l’évangile de Jean.

            Là, Dieu est père mais sans familiarité aucune avec ses créatures. Il est plus exactement « le » Père, comme on dit « le Soleil », avec cet « article de notoriété » qui désigne une réalité unique, a priori bien connue. Le Père a un Fils, mais un fils unique (Jn 1, 14 ; 3, 16), « le » Fils, drapé lui aussi dans cet article défini qui le rend singulier, le tient à distance et le nimbe de mystère. Le Père est caché. Et les disciples ne cessent de demander : « montre-nous le Père ». Et le Fils de rappeler : « mon Père…, vous ne le connaissez pas tandis que moi je le connais » (Jn 8, 55).  Seul le Fils connait le Père. D’ailleurs, il s’approprie ce père en disant très souvent qu’il est « son » Père. Il le tutoie lorsqu’il le prie : « Père, glorifie ton Fils afin que le Fils te glorifie ». Mais il n’enseigne pas aux disciples à user de cette familiarité (à la différence de Mt 6, 4.6.18).  Il n’enseigne pas non plus à prier en disant « notre Père ». Lorsque ses interlocuteurs parlent de « notre Père Jacob » comme le fait la samaritaine ou « notre père Abraham »(cf Jn 8, 39.54), il laisse dire ou se montre dubitatif. Mais lorsque ses adversaires s’avisent de dire qu’ils ont Dieu pour père (Jn 8, 41), il réagit vigoureusement : « Votre père, c’est le diable » (Jn 8, 44). Le Fils unique fait front et semble même faire barrage à ceux qui voudraient revendiquer une filiation qu’il est le seul à vivre.    

            Ainsi s’instaure, dans cet évangile, un climat particulier dans lequel Dieu, « le » Père, reste caché, invisible, comme inaccessible, connu du Fils et de lui seul. Et ce Fils, « le » Fils, revendique sa singularité, une filiation sans partage. Il est clair qu’un tel contexte ne valorise pas l’expression de la vie de foi comme un processus d’adoption filiale ou d’incorporation au Fils. Ce climat spécifique valorise un regard différent sur la relation de l’homme à Dieu.

            Cette perspective autre nous est ouverte par la prière du Christ entendue aujourd’hui. J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés… Je prie… pour ceux que tu m’as donné, car ils sont à toi. Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi.

            Le Père donne les disciples au Fils, le Fils les reçoit du Père. Le Fils, à son tour, les conduit au Père en les initiant à la connaissance du Père. La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé. Nous sommes ici invités à ne pas focaliser notre attention sur Jésus seul mais à contempler la relation du Père et du Fils dans laquelle nous sommes impliqués. Nous reposons entre les mains du Père, entre les mains du Fils. Nous sommes conduits par le Père jusqu’au Fils comme un don de sa paternité divine. Puis nous sommes conduits, en retour,  par le Fils jusqu’au Père comme une offrande filiale. Nous nous découvrons ainsi placés au cœur du mystère trinitaire tout entier. Simples créatures, au cœur de l’élan d’amour du Père vers le Fils, et de la réponse d’amour du Fils vers le Père.

            La perspective christocentrique cède la place à la perspective trinitaire. Là, il s’agissait d’entrer dans le lignage du Christ, de partager l’héritage du Christ, d’avoir part à sa descendance (cf Rm 8, 17). Ici, il s’agit d’accepter l’étreinte du Père et du Fils (Jn 3, 35 et Jn 10, 29), d’être marqué de l’empreinte du Père et du Fils, de vivre son incandescence.

            En définitive, il s’agit de se tenir là où se tient l’Esprit de Dieu, le souffle divin, la pulsation de la vie divine, la conspiration du Père et du Fils. « Tu me les as donnés… Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi ».

            On ne peut que balbutier en parlant de ces choses-là. On pourrait renoncer même, tant cela semble délicat, tant cela réclame de foi, tant cela dépouille aussi de n’être plus qu’un don, un mouvement, un souffle, en Dieu. Mais n’est-ce pas le souffle divin qui fait vivre ?            

            A l’approche de la Pentecôte, célébration du don de l’Esprit Saint, nous allons nous remémorer l’élan puissant des disciples vers le monde pour annoncer l’Evangile. Puissions-nous aussi goûter aussi l’élan puissant de l’Esprit vers le monde intérieur, vers ce lieu matriciel où les enfants de Dieu que nous sommes sont engendrés en Dieu, donnés en Dieu, et conduits par Dieu jusqu’à Dieu lui-même.

            La vie éternelle, c’est que nous connaissions le seul vrai Dieu et celui qu’il a envoyé.

Frère Jean-Loup

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L’homélie du dimanche : 4ème dimanche de Pâques 2020

Chaque année, au 4ème dimanche de Pâques, l’Eglise est invitée à prier pour les vocations. Occasion bienvenue de raffermir la conscience de notre propre vocation. « Plus qu’un choix de notre part, la vocation est la réponse à un appel gratuit du Seigneur » rappelle le pape François (Lettre aux prêtres, août 2019). Faisons-nous l’expérience de vivre notre existence comme une vocation ? Avons-nous conscience de répondre à un appel, un appel gratuit, un appel du Seigneur ? Si cette conscience s’estompe, comment la raviver, la nourrir ? Si cette expérience nous échappe, comment la découvrir ? La méditation de Jésus sur le « bon berger » dans l’évangile de ce jour peut-elle nous y aider ?

Jésus affirme que le véritable pasteur, le berger authentique appelle ses brebis chacune par son nom et que les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix. S’entendre appeler par son nom n’est pas banal même si c’est fréquent. Ce nom entendu dans la bouche d’un autre m’assure que j’existe et que j’existe de manière singulière puisque ce nom m’est propre. Me voici nommé, interpellé par un frère, une sœur, un autre que moi. Mais que faire de cette convocation ? Deux choix sont possibles en réponse à une telle interpellation nous dit l’évangile : suivre ou s’enfuir (cf Jn 10, 4-5). Tout dépend bien évidement de la réponse à cette autre question : Quel est celui qui m’appelle ? Est-il menaçant ou bienfaisant ?

Les Ecritures sont unanimes sur un point. Si mon nom est prononcé par Dieu, je peux écouter en toute sécurité, faire confiance, ne pas craindre mais au contraire m’avancer et m’exposer. La Bible aime à dire que Dieu, par sa bonté, se comporte envers son peuple comme un berger envers son troupeau. Le peuple de la Bible sait l’ampleur des soins et la constance que moutons, brebis et agneaux réclament pour être guidés, nourris, soignés et protégés. Et ce peuple croit profondément que tous ces soins, Dieu les lui prodigue.

Alors ce qu’il croit, il le chante dans les psaumes et l’Eglise avec lui : Berger d’Israël écoute, toi qui conduit Joseph ton troupeau (Ps 79, 2). Ce qu’il croit, il le voit à l’œuvre dans son histoire lorsqu’il relit l’événement de la délivrance d’Egypte par la bouche du  prophète Isaïe : Le Seigneur est le berger qui sauva de la mer son troupeau (cf Is 63, 11). Ce qu’il croit, il le confesse encore au souvenir du retour des déportés au pays du Nord dans le livre du prophète Jérémie : le Seigneur est ce berger qui a rassemblé Israël, son troupeau dispersé, pour le garder au retour de l’exil (cf Jr 31, 10). Tout cela est digne de confiance, digne de louange.

Mais lorsque ce berger divin, aussi bon soit-il, prononce mon nom, il ne s’agit plus des temps anciens et il ne s’agit plus du peuple tout entier, mais de ma singulière et petite personne présente… Où vais-je trouver la confiance nécessaire pour répondre, reconnaître cette voix et suivre ce berger ? Je peux me retourner, interrogateur, vers mes connaissances, proches ou lointaines et leur demander : Avez-vous entendu vous aussi la voix du berger ? Mais, habituellement moutons, brebis ou agneaux, ne parlent pas. Même dans la Bible. Ou très rarement. Rares sont les témoins bibliques qui, à titre personnel, confessent Dieu comme leur berger [peut-être Abraham lorsqu’il dit avoir marché devant le Seigneur (Gn 24, 40) comme celui-ci le lui avait demandé (cf Gn 17, 1), le patriarche Jacob lorsqu’il bénit son fils Joseph en invoquant le Dieu qui fut mon berger depuis que j’existe jusqu’à ce jour (Gn 48, 15) ; le psalmiste réclamant l’écoute du berger d’Israël (Ps 79, 2) ou son aide : Je m’égare, brebis perdue : viens chercher ton serviteur (Ps 118, 126). Parmi tous les membres du peuple de Dieu rencontrés dans l’Ecriture sainte, c’est bien peu comme aide fraternelle pour me parler de ce Dieu Berger qui appelle chacun par son nom.

Mais, grâce à Dieu, il y a aussi le psaume 22, le psaume que nous venons de chanter. Une confession de foi, l’expression de la plus totale confiance, la mise en mots, en prière, en louange de cet acte suprême : la remise entre les mains de Dieu de celui ou celle qui reconnaît la voix du bon berger et se décide à le suivre. Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien…

A l’heure, peut-être, où notre vocation est une question plus qu’une conviction paisible, il nous faut nous saisir de ce psaume au moins pour trois raisons.

Jésus a prié ce psaume. Voici la première raison. Décisive. Il l’a prié intensément lui qui, pour devenir notre berger, s’est d’abord fait agneau. Agneau sans tâche (1P 1, 19), agneau immolé, agneau de Dieu comme le nomme Jean-Baptiste (Jn 1, 29 ; 1, 36). Pour sauver tout le troupeau, pour que le troupeau dispersé soit rassemblé (Jn 11, 52), Dieu son Père, l’unique et véritable Berger lui a demandé de se faire agneau. Et Jésus priait : Le Seigneur est mon berger… Il a choisi, librement, de donner sa vie et consenti à mourir sur une croix. Et Jésus priait : si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal. Il a affronté l’hostilité de ses adversaires, la lâcheté de ses disciples, les prévenant : vous serez dispersés chacun de votre côté et me laisserez seul. Mais je ne suis pas seul : le Père est avec moi (Jn 16, 32). Car Jésus priait : je ne crains aucun mal car tu es avec moi. Il a reçu en plénitude l’onction de l’Esprit saint (Lc 4, 18) et la coupe amère de la passion (Mc 10, 38 ; 14, 36). Et Jésus priait : tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante. Il savait que le Père avait tout remis entre ses mains (Jn 13, 3). Et Jésus priait : je ne manque de rien. C’était l’heure de son retour au Père (Jn 16, 28). Et Jésus priait : il me mène vers les eaux tranquilles. Elevé de terre , il retournait à la maison du Père nous préparer une place près de lui (Jn 14, 2-3). Et Jésus priait : j’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours. Oui, l’Agneau de Dieu, le Christ Jésus, notre Seigneur a prié ce psaume aux jours de sa vie terrestre et trouvé là, dans les mots de la prière, l’expression de sa vocation divine.

Et voici la seconde raison de nous emparer de ce psaume. L’Eglise primitive a fait de ce psaume le psaume des nouveaux baptisés. Remontant des eaux baptismales, revêtus de leur tunique blanche, les nouveaux baptisés entraient en procession dans l’église pour prendre part, pour la première fois, à l’eucharistie. Plongé dans la mort et la résurrection du Christ, ils chantaient leur victoire sur les ravins de la mort : je ne crains aucun malil me fait revivre. Confirmés dans la foi, emplis de l’Esprit saint par l’onction du saint chrême, ils chantaient : tu répands le parfum sur ma tête. S’avançant pour communier au repas du Seigneur, ils chantaient : tu prépares la table pour moi. Introduits dans la famille des enfants de Dieu, désormais membres à part entière de l’assemblée en prière, ils chantaient : j’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours.

Quant à la troisième raison pour nous emparer de ce psaume, c’est celle dont on ne parle pas publiquement. C’est la raison intime, personnelle, propre à chacun de ceux qui ont fait l’expérience de prier ce psaume. Ils l’ont reçu comme un don à honorer en choisissant, un jour, de le prier régulièrement. Ils l’ont fait pour s’unir au Christ et partager sa prière filiale. Ils l’ont fait pour renouveler leur engagement baptismal, leur appartenance au peuple des baptisés, pour prendre la mesure des grâces reçues dans les sacrements. Ils l’ont fait pour trouver lumière et force à l’heure de suivre celui qui les appelle par leur nom, pour saisir l’unité de leur existence depuis leur premier appel jusqu’à son terme en Dieu.

Le Christ bon Pasteur, pour nous guider, est devenu agneau. Et l’agneau de Dieu, pour nous accompagner, est devenu pâturage… Il s’est fait nourriture. Corps livré dans un pain vivant. Appelés par notre nom, reconnaissons sa voix, suivons ses voies, rendons lui grâce.

Frère Jean-Loup

Chronique de Landévennec – Avril 2020. L’édito : « Le corps du Seigneur en temps de pandémie »

Ce jeudi Saint, jour où l’Eglise célèbre le mémorial de Cène, les chrétiens étaient privés du sacrement de l’eucharistie qu’au soir de la Cène le Seigneur Jésus a institué pour eux ! Cela suffit à dire la gravité de la crise sanitaire que traverse notre monde et bouleverse chacune de nos vies.

Le mémorial du Jeudi Saint nous fait pourtant revivre deux gestes qui manifestent de manière forte la dimension très incarnée de la foi chrétienne : le rite du lavement des pieds et l’institution de l’eucharistie où le Seigneur nous donne sont corps à manger, deux gestes éminemment corporels ! Deux gestes qui nous montrent s’il en était encore besoin que la religion chrétienne est par excellence une religion du corps, une religion de l’incarnation ! Le corps touché, lavé, essuyé, le corps livré, le corps mangé même et enfin le corps glorifié dans le mystère de la Résurrection qui est notre destination et notre vocation ultime ! 

Or, ce jeudi Saint nous a fait découvrir de manière encore plus sensible, – par la privation à laquelle nous avons été tenu -, à quel point en se faisant l’un de nous, Dieu en Jésus Christ est venu rejoindre notre humanité dans sa réalité la plus corporelle ! « Une histoire arrivée à la chair » disait Péguy.

Ainsi avons-nous été dans l’impossibilité de vivre le rite du lavement des pieds et encore moins – pour la plupart d’entre nous – de pouvoir de communier au corps et au sang du Seigneur ! Et tous, nous avons été dans l’impossibilité de nous rassembler comme corps ecclésial visible alors même que saint Paul déclare aux Corinthiens en sa première évocation de l’eucharistie : « parce que qu’il n’y a qu’un seul pain, à plusieurs nous ne formons qu’un seul corps, car tous nous participons à ce pain unique » (1 Co 10, 17). C’est donc toute la dimension éminemment corporelle de notre foi qui n’a pu se donner à vivre liturgiquement. Nous avons ainsi été appelés (et nous le sommes encore au moment où vous recevez cette chronique) à descendre plus en profondeur  pour accueillir et vivre spirituellement les rites et sacrements dont nous avons été privés. Comme si avec Marie-Madeleine au matin de Pâques nous étions appelés à accueillir nous aussi la parole du Seigneur, « cesse de me toucher », comme une invitation à grandir dans la foi nue.

Et, de fait, confrontés tous ensembles à cette situation inédite et pleine d’incertitudes, voir d’inquiétudes, nous avons constaté qu’une réelle communion spirituelle se vivait entre tous, favorisée par les moyens de communication actuelle tels que internet qui a permis à beaucoup de s’associer à des paroisses ou des communautés religieuses aux heures des offices liturgiques. Ainsi avons-nous depuis le dimanche des Rameaux et continuons-nous de proposer à ceux qui le souhaitent de nous rejoindre pour Laudes, Messe et Vêpres aussi longtemps que durera le confinement : http://www.abbaye-landevennec.fr/ 

Dieu continue de se donner à nous, de nous manifester ses grâces et de nous garder dans l’espérance car il veut que nous soyons ses témoins dans la situation particulière que nous vivons collectivement. Il nous fait la grâce de sa présence en l’absence même de la possibilité de communier sacramentellement à son corps et à son sang, car comme le dit encore saint Paul : « il s’est livré pour nous une fois pour toute » et nous pouvons en recueillir les fruits tous les jours là où nous sommes dans l’isolement d’un confinement ou sur un lit d’hôpital !

Et puis nous Le voyons présent dans les personnes à secourir comme aussi en celles qui se mettent à leur secours ou plus généralement qui par leur travail assurent les fonctions essentielles, souvent humbles, qui permettent à la société de tenir en ce moment de crise. C’est ainsi concrètement que se vit en ces jours, et quotidiennement, le geste du lavement des pieds.  

Puissions-nous être de ces serviteurs qu’à son retour le Maître trouvera en tenue de service. Que la lumière de Pâques vous garde tous et toutes chers amis lecteurs dans l’espérance.

Frère Jean-Michel, abbé

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L’homélie du dimanche : Pâques 2020

« Tendez vers les réalités d’en haut, et non pas vers celles de la terre », nous lance saint Paul en ce matin de la résurrection. Il se pourrait bien que cette parole de l’apôtre soit une bonne clé de lecture pour comprendre le récit évangélique que nous venons d’entendre tout comme aussi pour éclairer notre manière d’habiter la terre en cette période si particulière que nous traversons tous !

« Tendez vers les réalités d’en haut, et non pas vers celles de la terre. » C’est bien à quoi sont invités par les événements qui se bousculent, l’apôtre Pierre et le disciple bien aimé, en ce premier jour de la semaine quand Marie-Madeleine leur apprend que le Seigneur a été enlevé du tombeau et quand, accourus sur place, ils constatent eux aussi que le sépulcre est vide. Le narrateur souligne leur surprise et leur impréparation face à un tel événement : « ils ne savaient pas encore que, d’après les Ecritures, il devait ressusciter d’entre les morts ». « Ils ne savaient pas encore »! Et pourtant ils avaient bien dû entendre, de la bouche même de Jésus, les annonces de sa Passion et, pour s’en tenir à l’évangile de Jean, ces propos : « et moi, élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi » ou encore : « quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous saurez que JE SUIS. » Ce vocabulaire de « l’élévation » suggère aussi bien l’élévation sur la croix que l’exaltation auprès du Père. Sans doute, avaient-ils entendu ces propos mais la perspective de la croix que cela impliquait leur paraissait trop inacceptable pour qu’ils l’intègrent vraiment, ce qui les empêchaient de voir plus loin et plus haut. Et puis, pouvaient-ils en comprendre véritablement le sens avant que d’être plongés eux-mêmes dans l’expérience de l’événement pascal ? C’est cette expérience, en effet, qui peut éclairer et illuminer le cœur des disciples et c’est elle qui leur permettra plus tard d’entrer dans l’intelligence des Ecritures et de saisir combien elles étaient pleines du Christ, combien elles nous conduisent, aujourd’hui encore, à Lui comme nous en avons fait l’expérience cette nuit tout au long de la longue liturgie de la Parole de la Vigile pascale.

« Tendez vers les réalités d’en haut, et non pas vers celles de la terre ». Le disciple bien-aimé est bien le premier des trois témoins de l’évangile de ce matin à observer ce précepte, c’est-à-dire à percevoir les réalités d’en haut que dévoile le vide du tombeau, lui qui, nous dit le narrateur, étant entré dans le sépulcre et ayant vu les linges rangés à leur place, « cru ». « Il vit et il cru ». L’accès à la vérité de l’expérience pascale est ainsi conditionné par son amour de « disciple bien-aimé » qui le lie au Maître. Le psalmiste l’avait déjà dit en son temps, « amour et vérité se rencontrent » : pas d’accès à la vérité de l’événement pascale sans un cœur qui s’ouvre à l’amour du Christ.

« Tendez vers les réalités d’en haut, et non pas vers celles de la terre ». Marie-Madeleine, elle, se lamente. « On a enlevé le Seigneur, et nous ne savons pas où on l’a mis ! » A peine est-elle venue exprimer sa plainte auprès des disciples, la voilà qui retourne au tombeau. Sans doute à-t-elle raison de nommer la perte qui l’accable – ainsi commence tout travail de deuil – mais il lui faut encore tendre vers des réalités plus hautes et moins terre-à-terre pour reconnaître, dans Celui qu’elle prend pour le jardinier, son Seigneur ! Il faut que le Seigneur lui-même, en l’appelant par son prénom, l’arrache à la fascination mortifère du tombeau et se fasse reconnaître d’elle au son inimitable de sa voix. Et alors même, pour qu’elle le ne ramène pas vers le passé, il faut cette injonction « cesse de me toucher » qui l’appelle à renoncer à ce qu’il y a de trop terrestre dans son attachement pour s’élever vers les réalités d’en-haut et saisir l’événement dans la lumière pascale, et ainsi accueillir le ressuscité tel qu’il se donne. C’est, pour elle, le début d’un chemin  spirituel qui lui fera découvrir qu’elle ne pourra conserver une relation vivante avec le Seigneur qu’en devenant sa messagère, qu’en l’annonçant aux autres. « Va dire à mes frères… », lui dit en effet le ressuscité !

Quant à Pierre, ce n’est que plus tard, sur le bord du lac, en accueillant le triple pardon du Seigneur qui, par trois fois, lui demande « m’aimes-tu ? » en écho à son triple reniement, qu’il consent à se laisser aimer plutôt qu’à jouer à celui qui croit aimer. Tendre vers les réalités d’en-haut, c’est, pour lui, descendre sur la voie de l’humilité et de la remise de soi entre les mains d’un autre : « quand tu auras vieilli, tu étendras les mains et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudrais pas aller », lui annonce le Seigneur.

« Tendez vers les réalités d’en haut, et non pas vers celles de la terre. » Voilà comment, nous aussi, nous sommes appelés à accueillir le message pascal puisque saint Paul nous dit : « vous êtes ressuscités avec le Christ ! » Ne pas être obnubilé par les réalités de la terre, ce n’est pas fuir le réel. Nous voyions combien, en ce temps de pandémie, ce réel nous mobilise. Non, ne pas être obnubilé par les réalités terrestres, c’est renoncer à nous comporter en propriétaires jaloux et prédateurs de cette terre qui nous a été confiée pour être l’espace de vie  où chaque créature peut trouver sa place. Appréhender la terre comme Création ainsi que nous y invitait le premier chapitre de la Genèse, cette nuit, c’est cela « tendre vers les réalités d’en-haut ». Car, alors, on reconnaît Dieu comme notre Créateur et l’on s’ouvre à la possibilité de nous reconnaître, tous ensemble, comme ses enfants. Cette filiation divine, chemin de fraternité universelle, c’est en Jésus, le fils unique, le premier né d’entre les morts, que nous y sommes introduit. C’est en Lui que nous pouvons entrer dans cette obéissance filiale, porteuse de vie et de résurrection. Car, alors, nous sommes morts au péché et vivants pour Dieu. Christ est Ressuscité ! Amen, alléluia!

Frère Jean-Michel, abbé

Homélie pour la Célébration de la Vigile pascale 2020

« Voilà qu’il se fit un grand tremblement de terre. L’Ange du Seigneur descendit du ciel et vint rouler la pierre sur laquelle il s’assit ». A lire ce verset du récit de la découverte par les femmes du tombeau vide dans l’évangile selon saint Matthieu, on voit que l’événement prend une dimension cosmique. Les fondations de la terre sont ébranlées. Dans la tradition biblique, de tels phénomènes annoncent habituellement la manifestation imminente du jugement de Dieu en faveur de son peuple ou en faveur du juste persécuté. Ainsi, quand David échappe à Saül qui veut le tuer, il chante le psaume 18 : « J’étais pris au piège de la mort. Dans mon angoisse, j’appelais le Seigneur, vers mon Dieu je lançais un cri ! De son temple il entend ma voix, mon cri parvient à ses oreilles. (Alors,) la terre titube et tremble, les assises des montagnes frémissent ». Et il ajoute : « Le Seigneur m’a dégagé, mis au large, il m’a libéré car il m’aime ». Comment ne pas mettre ces versets davidiques dans la bouche de celui que, dimanche dernier, la foule acclamait à l’entrée de Jérusalem, palmes à la main, comme le fils de David ? 

Ainsi le grand tremblement de terre que nous rapporte Matthieu, et la venue de l’Ange du Seigneur, le messager divin, qui rassure les saintes femmes mais saisit de frayeurs les gardes, apporte une réponse divine à la scène du vendredi saint. Là où Jésus crucifié était moqué et outragé, « que Dieu le délivre maintenant s’il s’intéresse à lui » lui lançait-on alors avec méchanceté, là , Dieu, en cette aurore du premier jour de la semaine, apporte son jugement par la voix de son ange à l’éclat resplendissant, que seule l’innocence des saintes femmes peut supporter : « Vous cherchez Jésus le crucifié, il n’est pas ici, il est ressuscité ! ».

Il ne s’est pas sauvé lui-même, Dieu l’a ressuscité ! C’est le propre du juste, c’est le propre du Messie que de ne pas se faire justice lui-même mais de s’en remettre totalement, dans une confiance toute filiale, à Dieu son Père. Il vit de ce lien unique et vital qui le relit au Père et c’est ce lien, cette relation d’amour entre le Père et le Fils, qu’aucune puissance maléfique n’a pu ébranler. C’est cette relation d’amour absolu, de pure donation de soi, qui se trouve glorifiée dans la Résurrection. Lui seul, à bien y réfléchir, pouvait accomplir ce verset du psaume de David : « Le Seigneur m’a dégagé, mis au large, il m’a libéré car il m’aime ». Ce lien là, d’intime communion entre le Père et son fils, aucun linceul, aucun tombeau ne pouvait l’enfermer, le contenir, le retenir ! L’événement de la résurrection fait ainsi exploser toutes les limites, aussi bien spatiales que temporelles. Elle est comme une irruption de l’éternité dans le temps : « Ressuscité d’entre les morts, le Christ ne meurt plus, la mort n’a plus aucun pouvoir », nous dit saint Paul dans la lettre aux Romains. Puis il explique : « lui qui est mort, c’est au péché qu’il est mort une fois pour toutes,  lui qui est vivant c’est pour Dieu qu’il vit. » Ainsi, l’amour est vainqueur de la mort, vainqueur de toutes les puissances mortifères de division et de séparation à l’œuvre dans le monde. Voilà le sens du grand tremblement de terre annonciateur du Jour du Seigneur qu’est ce premier jour de la semaine, premier jour de la création nouvelle, dont l’aurore naissante ne connaîtra pas de déclin. La clarté de ce jour naissant provoque la peur des gardiens mais la joie des femmes venues voir le sépulcre. Eux sont de la nuit. Elles sont du jour. Eux savent donner la mort, elles la vie. Tout émues et pleines de joie, elles communient à l’annonce de l’Ange et courent porter la nouvelle aux disciples. Et voici que, dans leur course, Jésus le premier-né de ce jour nouveau se manifeste à elles et les invite à s’ouvrir pleinement à la joie naissance de Pâques. Sa salutation, en grec xairete, plutôt que par un simple « je vous salue » se traduit mieux par un allègre « réjouissez-vous ! ». Alors oui, à l’invitation du ressuscité, réjouissons-nous ! La résurrection est bien la source de notre joie la plus profonde. Elle fait entrer dans notre vie une espérance que rien ne peut atteindre et qui nous permet d’affronter toutes les épreuves et toutes les difficultés de l’existence. Tout particulièrement celles que traverse notre monde aujourd’hui.

Oui, nous aussi, quand nous sommes dans l’épreuve, nous pouvons, unis au Christ ressuscité, chanter ce psaume de David : « j’étais pris au piège de la mort. Dans mon angoisse, j’appelais le Seigneur, vers mon Dieu je lançais un cri ! De son temple il entend ma voix, mon cri parvient à ses oreilles. (Alors,) la terre titube et tremble, les assises des montagnes frémissent… Alors le Seigneur m’a dégagé, mis au large, il m’a libéré car il m’aime ». En effet, comme nous le dit saint Paul dans la Lettre aux Romains que nous venons d’entendre, nous qui avons été baptisé dans la mort du Seigneur, nous avons été mis au tombeau avec lui… Si nous sommes passé par la mort avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec Lui. Telle est bien la profession de foi baptismale que dans un instant nous allons tous ensemble renouveler en nous engageant à renoncer au mal pour vivre à Dieu. Christ est Ressuscité. Amen, alléluia !

Frère Jean-Michel

Homélie pour la Célébration de la Passion du Seigneur : Vendredi Saint 2020

« Le Christ, pendant les jours de sa vie mortelle, a offert, avec un grand cri et dans les larmes, sa prière et sa supplication à Dieu qui pouvait le sauver de la mort ».

Ce passage de la Lettre aux Hébreux que nous venons d’entendre, résonne particulièrement à nos oreilles en ces jours où partout dans le monde nous prenons conscience de la fragilité de la vie et de notre nature mortelle. On avait évacué la mort, on pensait même pouvoir un jour la supprimer et voici qu’elle nous saute au visage paralysant toute l’économie mondiale. Or, le mystère pascal que nous célébrons en ces jours saint ne craint pas de nous confronter à la mort pour nous révéler qu’elle n’est pas une impasse mais une Pâque, un passage. Et le Christ, en sa Passion, inaugure pour nous ce chemin : « Le Christ, pendant les jours de sa vie mortelle, a offert, avec un grand cri et dans les larmes, sa prière et sa supplication à Dieu qui pouvait le sauver de la mort ».

Abandonné des siens, face à sa propre mort, Jésus ne reste pas seul. Dans son angoisse, il invoque son Père comme en témoignait sa prière à Gethsémani : « Père, s’il est possible que cette coupe passe loin de moi… Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux ! » (Mt 26, 39) Ainsi, Jésus s’abandonne jusque dans sa détresse entre les mains du Père. L’auteur de la Lettre aux Hébreux précise que Jésus « a offert sa prière et sa supplication », laissant ainsi entendre que tout en exprimant son désir d’être sauvé de la mort, il s’offre en toute obéissance et confiance filiale à la volonté du Père, sans savoir comment il le sauverait de la mort. Jésus traverse sa Passion dans un dialogue et une communion constante avec son Père. Dans la nuit de la foi peut-être, mais avec cette mystérieuse assurance de demeurer son fils bien-aimé, à tel point que l’on devine le Père engagé au coté de son Fils dans ce combat face au mal jusqu’à la mort.

Et l’auteur de la Lettre aux Hébreux, poursuivant sa méditation, ajoute : « parce qu’il a été respectueux en tout, il a été exaucé ». On pourrait aussi traduire parce qu’il a été en tout point fidèle au dessein d’amour du Père pour tous les hommes, jusqu’à se laisser atteindre par leurs violence pour y manifester son Pardon, il a été exaucé. Et cet exaucement, c’est une victoire définitive sur la mort : « Ressuscité d’entre les morts, le Christ ne meurt plus » dira saint Paul. « Le dernier ennemi détruit, c’est la mort » ajoutera même l’Apôtre pour signifier que la Résurrection inaugure une libération définitive de toutes les puissances de mort.

C’est pourquoi l’auteur de la lettre aux Hébreux peut conclure par ces mots : « Ainsi conduit à sa perfection, Il est devenu, pour tous ceux qui lui obéissent, (c’est-à-dire pour tous ceux qui deviennent par leur vie donnée ses disciples) la cause du salut éternel ».

A nous d’accueillir ces paroles d’espérance et d’en être les témoins en renonçant au mal et en offrant notre vie à la suite du Christ pour vivre de Lui maintenant et à l’heure de notre Mort. Puisse la vénération de la Croix, ce soir, nous introduire à ce mystère.

frère Jean-Michel

Homélie pour la Célébration de la Sainte Cène : Jeudi Saint 2020

Le mémorial de la Cène du Seigneur, nous fait revivre deux gestes qui disent l’amour de Dieu pour nous en son fils Jésus : le rite du lavement des pieds et l’institution de l’eucharistique, deux gestes éminemment corporels. Deux gestes qui nous montrent s’il en était encore besoin que la religion chrétienne est par excellence une religion du corps, une religion de l’incarnation. Le corps touché, lavé, essuyé, le corps livré, le corps mangé même et enfin le corps glorifié dans le mystère de la résurrection qui est sa destination ultime, qui est notre vocation ultime car nous sommes notre corps. En se faisant l’un de nous, Dieu en Jésus Christ vient rejoindre notre humanité dans sa réalité la plus concrète la plus corporelle pour la revêtir de sa divinité. Le repas de la Cène ne dit rien de moins que cela ! Et reconnaissons-le, ce sacrement prend cette année un relief tout particulier puisqu’en raison de la menace du coronavirus, nous sommes dans l’impossibilité de vivre le rite du lavement des pieds et nous sommes dans l’impossibilité de pouvoir tous communier au corps et au sang du Seigneur. Nous sommes même dans l’impossibilité de nous rassembler comme corps ecclésial visible alors même que saint Paul déclare aux Corinthiens en sa première évocation de l’eucharistie : « parce que qu’il n’y a qu’un seul pain, à plusieurs nous ne formons qu’un seul corps, car tous nous participons à ce pain unique ». Toute cette dimension éminemment corporelle de l’expression de notre foi, cette année, ce n’est que spirituellement que nous pouvons la vivre pleinement ! Le montre cette église abbatiale vide  de ses fidèles et leur présence, votre présence chers frères et sœurs uniquement via internet ou plus simplement encore via la communion de prière. Hors justement, nous percevons bien à travers cette expérience qui s’impose à nous tous que, de fait, nous vivons une réelle communion spirituelle qui est un don de Dieu et qui nous fait gouter le mystère d’une présence dans l’absence ressentie. Dieu nous fait la grâce de sa présence en l’absence même de la possibilité de communion sacramentellement à son corps et à sont sang, car comme le dit encore saint Paul « il s’est livré pour nous une fois pour toute » et nous pouvons en recueillir les fruits tous les jours là où nous sommes jusque dans la solitude d’un ermitage ou d’un lit d’hôpital.

Le geste du lavement des pieds trouve cette année son sens plénier dans le geste qui nous retient de laver concrètement les pieds de nos frères et sœurs parce que cette retenue exprime précisément le souci de l’autre qu’il ne s’agit pas de contaminer. Et peut-être cette retenue peut-elle nous aider à saisir que servir ses frères cela consiste parfois à retenir le geste spontané de générosité. il est en effet des gestes d’apparente générosité qui sont en fait des manières de s’imposer aux autres, de faire d’eux des obligés, de donner de soi une belle image. L’attitude du serviteur que nous enseigne Jésus au soir de la Cène est tout au contraire une attitude de grande retenue, de grande humilité, celle du serviteur qui s’efface jusqu’au don de sa vie.

Pareillement l’amour de Dieu qui agit en nous et fait de nous de véritable disciples, est toujours d’une extrême discrétion, il ne s’affiche pas, il se manifeste seulement aux yeux qui savent reconnaître le Seigneur agissant par nos mains, notre sourire, le don de nous-mêmes et nous pouvons être certains qu’en ces jours ils sont nombreux ceux qui, même sans le savoir, poussés par l’Esprit du Seigneur se mettent au service de leurs frères et sœurs par un simple coup de téléphone donné pour prendre des nouvelles, ou par leur travail professionnel indispensable en ces temps de confinement : institutrices et éducateurs s’occupant à distance de leurs élèves, personnels soignants, agriculteurs, éboueurs, gendarmes, agents de l’état et la liste pourrait être longue… La contemplation de Jésus au soir de la Cène vient ainsi donner sens à beaucoup de nos gestes les plus quotidiens. Puissions-nous percevoir à travers cela et à travers le geste de Jésus venant laver les pieds de chacun et chacune d’entre nous, la grandeur et la dignité de toute vie humaine et glorifier Dieu qui en son fils vient révéler et embellir chacune de nos vies.

frère Jean-Michel

L’homélie du dimanche : Dimanche des Rameaux 2020

Les lectures de ce dimanche de la Passion nous montrent que Jésus n’est pas un surhomme. Il n’est pas impassible face à la mort qui s’approche : « Mon Père, prie-t-il, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! » Il ne cache pas sa peur, il a le sain réflexe de ne pas rechercher la souffrance et la mort. Et l’Evangile nous invitera toujours à nous placer du coté de ceux qui veulent soulager la souffrance et servir la vie, car le Dieu auquel nous croyons et que Jésus nous révèle est un Dieu qui veut le bonheur de l’homme et qui aime la vie ! Jésus en sa passion a même besoin du soutien de ses disciples : « mon âme est triste à en mourir. Demeurez ici et veillez avec moi ! » Ainsi se manifeste la pleine humanité de Jésus, jusque dans sa vulnérabilité. Et cela nous rejoint en ces jours si particuliers que traverse notre monde, où nous ressentons l’importance de nous soutenir les uns les autres, de retrouver ce sens de la fraternité qui permet d’affronter ensemble l’incertitude du temps présent. Le Seigneur est vraiment présent au cœur de telles expériences humaines !

Quant à la première lecture tirée du prophète Isaïe, elle nous découvre l’obéissance toute filiale de Jésus : « Le Seigneur Dieu m’a ouvert l’oreille et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé… Je n’ai pas protégé mon visage des outrages et des crachats ». Celui que nous confessons comme notre Seigneur et Maître et qui dans son enseignement parlait avec autorité, est lui-même le premier à ouvrir l’oreille, le premier à obéir à la parole d’un autre, la parole du Père. A tel point qu’il confie dans son agonie à Gethsémani : « mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! » Jésus consent, en toute obéissance au Père et en toute fidélité à ce qu’il est, à entrer dans ce mystère d’un amour crucifié. Il découvre au cœur même de sa Passion que c’est l’unique chemin de fidélité à l’amour qu’il est venu révéler et manifester au monde ! Jésus n’est pas un surhomme. Il est un fils, il est le fils bien aimé du Père, qui par amour rejoint l’humain en sa plus grande misère pour l’en relever.

De son coté, saint Paul nous dit que « Jésus n’a pas revendiqué le droit d’être traité à l’égal de Dieu mais qu’il s’est dépouillé lui-même en prenant la condition de serviteur ». Autrement dit, il a assumé notre condition humaine dans toute son épaisseur jusqu’à se faire compagnon d’infortune des plus criminels en étant condamné comme un malfaiteur à la mort sur une croix.

Ainsi, en sa Passion, Jésus se révèle tout à la fois docile au Père et frère des hommes. Et c’est tout un puisque Dieu n’avait d’autre dessein en nous donnant son fils que de venir nous sauver ! Alors accueillons celui qu’acclame la foule en ce jour des Rameaux. Il se présente aux portes de la ville sainte comme le Messie, doux et humble, monté sur une ânesse. Il n’a d’autres armes que celles douces et humbles de l’amour : « il ne crie pas, ne brise pas le roseau froissé, ni n’éteint la mèche qui fume encore », il la protège au contraire. On aura beau le mettre  à mort, on n’éteindra pas la source d’amour qui fait battre son cœur pour toute l’humanité. Le mal qui se déchaîne contre lui jusqu’à l’anéantir, parce qu’il demeure impuissant à le contaminer, révèle sa sainteté, son innocence, la force divine de son amour.

frère Jean-Michel

Chronique de Landévennec – Janvier 2020. L’édito : « Noël, naissance d’une espérance »

« Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière a resplendi » ainsi s’ouvrait, la liturgie de la Parole en la nuit de Noël. Cet oracle, tiré du prophète Isaïe (Is 9,1) se poursuivait part l’annonce de la venue au monde d’un enfant, d’un futur roi qui exercerait la justice et le droit et qui assurerait pour son peuple une paix sans fin. Les premier chrétiens y ont vu l’annonce de la naissance de Jésus, reconnaissant en Isaïe le témoin d’une lumière non encore visible. C’était là de la part du prophète, une belle manifestation d’espérance ; l’espérance cette vertu théologale dont Péguy a dit qu’elle « aime ce qui sera ».

Et, en cette autre nuit que la précédente annonçait, celle de la nativité, les anges s’adressant aux bergers, éveillent en eux cette même espérance qui relève et met en marche : « Ne craignez pas, car voici que je vous annonce une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple : aujourd’hui vous est né un Sauveur, dans la ville de David ». Et nous voyons se lever et se hâter les bergers vers la crèche où repose l’enfant.

Aujourd’hui encore, reconnaissons-le, la nuit en laquelle s’aventure notre monde contemporain, malmené par la violence, égaré par l’idolâtrie du pouvoir et de l’argent et même, de façon nouvelle, traversée d’inquiétude quant au devenir de la planète,  n’est pas moins obscure que celle décrite par Isaïe ou que celle endurée par les bergers d’une Palestine sous occupation romaine.

Et bien, au plus creux de cette nuit du monde, au plus fort de la tempête, un phare s’allume encore aujourd’hui, Noël nous apporte une lumière d’espérance. Elle est ténue et fragile comme tout ce qui naît et qui germe doucement, mais elle se lève à l’orient, elle annonce le soleil de plein midi et le calme radieux qui suit la tempête ! Quel est ce feu brûlant déjà mais vacillant encore comme la flamme naissante d’une bougie qu’il faut protéger de la paume de sa main ? « Un enfant nous est né, un fils nous a été donné ».

Là se cache le mystère de Noël. Nous attendons un nouveau David prêt à pourfendre les ennemis, voici que le sauveur du monde se livre à nous sous les traits fragiles d’un enfant !

Et si justement Noël nous dévoilait, en l’enfant de la crèche l’authentique visage de Dieu ? Non pas un Dieu lointain et terrible, à l’image de l’homme quand dans son orgueil il se prend pour un dieu, mais un Dieu désarmé, livré à notre sollicitude, un Dieu accessible aux plus petits, un Dieu dont la pauvreté et l’humilité suffisent à remiser nos armes, à les transformer en soc de charrue pour préserver et entretenir cette vie et cette paix qu’il apporte en sa vulnérabilité même.

L’espérance prend chair et se renforce de tous ces petits gestes que nous sommes appelés à poser au quotidien pour protéger la vie en sa fragilité, préserver la planète et sa biodiversité, limiter nos biens matériels et notre consommation au profit du partage et de la relation fraternelle.

Ne craignons pas, Dieu vient faire route avec nous. Bonne année à tous. Bloavez Mad.

Frère Jean-Michel, abbé

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Chronique de Landévennec – Octobre 2019. L’édito : « Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda… »

Il n’y a pas plus belle manière de nous faire saisir l’inscription de Jésus, fils de Dieu, dans l’histoire humaine qu’en retraçant son arbre généalogique comme le fait saint Matthieu en ouverture de son évangile. A l’heure où les liens de filiation et la notion de transmission sont tout sauf évident, peut-être y-a-t-il là quelque chose à entendre…

Du moins comprenons-nous, en lisant la longue liste des ancêtres de Jésus rapportée par l’évangéliste, que la bénédiction de Dieu se manifeste dans l’histoire de son peuple, tout d’abord et tout simplement pourrait-on dire, par la transmission de la vie de génération en génération : « Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda, etc… ». Même dans notre société sécularisée où la technique étend son emprise dans tous les domaines de l’existence et où l’on veut tout maîtriser, le don de la vie, la venue au monde d’un enfant garde toute sa fraîcheur, toute sa part d’inconnue, de non maîtrise, de mystère en réalité et c’est justement cela qui en fait la beauté et qui procure aux parents qui vivent cet accueille tant de joie et d’émerveillement. Nombre d’entre eux font alors une véritable expérience spirituelle, percevant bien, à la joie qui les habite, que cette vie nouvelle qui leur est confiée est un don, le don que Dieu leur fait ! Une responsabilité aussi, la responsabilité que Dieu leur confie.

D’ailleurs, l’histoire des origines de Jésus, à travers les soubresauts chaotiques de son arbre généalogique, nous fait bien découvrir que Dieu ne se laisse pas décourager par le péché ou la faiblesse humaine. On trouve en effet de tout dans cette généalogie du Messie : un couple habité par la foi, Abraham et Sara ; mais aussi un roi homicide et adultère, David ; une prostitué pleine de courage et d’audace, Rahab ou encore une migrante étrangère au peuple d’Israël, Ruth.

Visiblement, Dieu n’a pas la préoccupation de la pureté ethnique ni l’obsession d’histoire familiales sans accros pour conduire à bien son dessein de salut et de bénédiction pour toute l’humanité. Bien au contraire, il se mouille dans le réel d’histoires familiales faites de beauté et de tragédies, comme pour nous signifier qu’il ne craint pas notre humanité avec sa part d’ombre, mais que c’est elle, cette humanité blessée qu’il vient sauver, relever, pardonner, révéler à sa véritable vocation ! Voila qui peut nous consoler et nous garder dans l’espérance quand nous-mêmes souffrons d’histoires familiales douloureuses ! C’est ce monde là que Dieu aime et qu’il vient visiter. Et il le fait, comme toujours par des moyens faibles, par la force faible et invincible de l’amour, en prenant le risque de la confiance placée en des être pétris d’humilité, Marie et Joseph.

A l’heure où notre Eglise doit combattre la tentation du cléricalisme, à l’heure où de nombreux pays sont confrontés à la tentation d’un nationalisme étroit et à l’heure où notre monde doit entendre ensemble « le crie de la terre et le cri des pauvres » pour reprendre l’expression du Pape François dans Laudato Si’, la pédagogie de Dieu qui en passe par des moyens faibles pour faire advenir son royaume peut nous indiquer la voie à suivre : ce n’est qu’en s’ouvrant à l’amour, au partage, à la fraternité que l’on se libère de la tentation de la violence et de la domination dont le ressort principal est la peur. Chacun de nous peut devenir agent de paix, de réconciliation et d’amour dans l’humble quotidien de sa vie comme Marie à Nazareth et ce n’est que cette démultiplication de la fraternité qui peut transformer le monde et l’humaniser. Nous prenons aussi collectivement de plus en plus conscience que ce n’est que par la démultiplication de nos gestes respectueux de la création et par la conversion de nos mode de vie quotidienne que tous ensemble nous pourrons protéger l’environnement, ce jardin de la création que Dieu nous a confié pour que nous y vivions en paix sous son regard.

Puissions-nous, en cette rentrée déjà bien commencée, nous laisser touchés par la confiance que le Seigneur place en nous pour qu’ensemble nous anticipions la venue du royaume dans l’humble quotidien de nos vies.

Frère Jean-Michel, abbé

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